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Revue par et pour la communauté des SES

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Dossier n° 2 : Des enseignants désorientés

Catégories : Dossiers

Confrontés à des évolutions qui les ont bousculés dans leurs repères, les personnels de l’enseignement connaissent aujourd’hui un « malaise » (Barrère, 2017) dont on sait encore peu de choses. L’enjeu de ce dossier thématique est d’éclairer les formes et les causes de la désorientation contemporaine qu’ils connaissent en s’intéressant aux transformations de leur vécu professionnel et des modalités de leur engagement politique et syndical.

David Descamps

Professeur de SES, Docteur en sociologie, Chercheur associé au Clersé (Université de Lille)

Agathe Foudi

Professeur de SES, Doctorante en science politique au Ceraps (Université de Lille)

« Les enseignants » constituent aujourd’hui un groupe professionnel socialement bien identifié. Si cette visibilité tient assurément à leur importance numérique – on compte 853 682 personnels enseignants associés au ministère de l’Éducation nationale en 2022 (Tomasini, 2023), elle tient également à la fonction sociale clairement définie qu’ils exercent, à savoir assurer un ensemble de tâches éducatives auprès d’individus souvent plus jeunes qu’eux-mêmes. Pour autant, suivant de nombreux travaux (Hirschhorn, 1993 ; Blanchard et Cayouette-Remblière, 2016 ; Farges, 2017), les membres de ce groupe professionnel présentent une forte hétérogénéité tenant notamment à la diversité de leurs grades, de leurs disciplines et des lieux dans lesquels ils exercent leur activité.

Bien que les enseignants connaissent des situations professionnelles disparates, ils ont été collectivement bousculés dans leurs repères par une série de phénomènes. Prescription des tâches de plus en plus marquée, dénigrement de leur expertise, renforcement du rapport hiérarchique : ces cadres de la fonction publique ont été frappés par un processus qui n’est pas sans rappeler l’introduction du taylorisme dans les organisations productives (Grimaud, 2024).

Force est, malgré tout, de reconnaître qu’on cerne encore bien mal les contours du « malaise » (Barrère, 2017) que ces phénomènes génèrent. Les formes et les causes de la désorientation contemporaine des enseignants, c’est-à-dire des difficultés qu’ils éprouvent à agir en s’appuyant sur des valeurs auxquelles ils adhèrent ou en poursuivant des objectifs dans lesquels ils se reconnaissent, n’ont pas encore fait l’objet d’une analyse globale et systématique.

Si le « déclassement salarial » des personnels enseignants (Bouzidi et al., 2007 ; Schwengler, 2021 ; Chancel, 2023) a assurément contribué à les fragiliser, c’est certainement davantage en favorisant la dévalorisation de leur statut que leur désorientation à proprement parler, dont les fondements sont probablement à rechercher du côté de leur vécu professionnel. Saisir en quoi et dans quelle mesure les personnels enseignants ont connu une désorientation invite ainsi à analyser les transformations des contextes et situations d’enseignement auxquels ils sont confrontés afin de voir en quoi ces transformations affectent les valeurs auxquelles ils adhèrent ainsi que leurs conditions effectives d’enseignement, et en quoi elles sont susceptibles de fragiliser leur engagement dans le métier et d’en bousculer le sens.

C’est à ce questionnement que les contributions réunies dans ce deuxième dossier de la revue RessourSES sont consacrées. Du fait de la variété des niveaux scolaires explorés – du primaire au supérieur –, des dispositifs méthodologiques employés et des échelles d’analyse mobilisées, elles fournissent des éclairages complémentaires sur les ressorts, les formes et les effets de la désorientation enseignante.

En ouverture du dossier, l’article de Philippe Watrelot appréhende la question à travers le recueil des mots que celles et ceux qui fréquentent son blog – essentiellement des enseignants – ont pu employer, année après année, pour caractériser « l’état d’esprit du monde enseignant ». En construisant sur cette base des « nuages de mots » et en les analysant, l’auteur dévoile les « maux » dont souffrent actuellement nombre d’entre-eux : qu’ils reflètent leur vécu quotidien du métier, leur regard sur les politiques éducatives ou leur rapport aux événements qui ont frappé l’actualité du monde enseignant, les nuages de mots élaborés par Philippe Watrelot attestent, en tout état de cause, d’un état d’esprit enseignant aujourd’hui bien morose. En proposant quant à elle une analyse socio-historique des transformations des logiques de fonctionnement et de gestion des établissements scolaires du second degré, Aurélie Llobet explique comment les principes néo-libéraux se sont diffusés dans l’éducation depuis les années 1980. En reprenant des éléments issus de ses travaux de recherche consacrés aux sociabilités professionnelles en lycée (Llobet, 2014), elle décrit également sous quelles formes la protestation des enseignants des lycées généraux et technologiques, moins engagés politiquement aujourd’hui qu’hier, s’est structurée face à la réforme Blanquer (Llobet, 2021). En quelques pages, sa contribution objective ainsi l’ampleur des bouleversements du cadre de travail des enseignants du secondaire.

En déplaçant la focale depuis le contexte d’enseignement vers l’exercice pédagogique, les contributions de Christophe Joigneaux et Jean Kurdziel, d’Erwan Lehoux, de Baptiste Bonnet et de Wafae Khadour donnent à voir, à différents niveaux d’enseignement, comment les principes et/ou valeurs au cœur du métier se sont transformés et comment les enseignants s’y adaptent. À partir d’une enquête qui mêle observations et entretiens auprès de professeurs des écoles, Jean Kurdziel et Christophe Joigneaux mettent en évidence que la volonté initiale de prêter une grande attention à tous les élèves est très rapidement affectée par le « hiatus […] entre l’objectif prescrit par l’institution de réduction des inégalités socio-scolaires et la limitation des moyens d’agir des enseignants ». Selon eux, les conditions d’entrée dans le métier, en particulier celles des professeurs qui exercent sur des postes de remplaçant, précipitent la transformation de leurs valeurs du fait des difficultés objectives associées à l’exercice de leur métier sur ce type de poste et de l’inadéquation de la formation institutionnelle aux conditions d’enseignement qu’ils connaissent. S’intéressant quant à lui aux professeurs de lycée, Erwan Lehoux étudie la manière dont ils ont accueilli le renforcement de leur rôle en matière d’orientation des élèves. L’auteur montre alors que si les syndicats s’y sont opposés, les enseignants (professeurs principaux surtout) se sont globalement emparés de cette nouvelle mission. Néanmoins, le travail d’Erwan Lehoux dévoile que leur implication repose sur de multiples logiques : une partie s’y engageant en effet pour contourner certaines difficultés du métier, une autre, par adhésion à un modèle éducatif centré sur les besoins individuels des élèves, une autre encore, pour opérer la critique des logiques éducatives qui leur sont imposées tout en y participant. À sa manière, l’auteur montre ainsi que l’élargissement des tâches enseignantes peut contribuer à l’« éclatement du sens » que ces professionnels attribuent à leur métier. Réduisant la focale sur un groupe d’enseignants particulier – celui des professeurs de Sciences Économiques et Sociales, le travail de Baptiste Bonnet constitue une contribution originale au dossier en ce qu’il s’appuie sur les concepts clefs de la théorie de la régulation pour rendre raison de la désorientation que peuvent connaître ces professeurs. Dans un exercice théorique d’une grande qualité, l’auteur dévoile des formes de désorientation multiples qu’il rapporte aux transformations du « régime disciplinaire » dans lequel s’inscrit l’enseignement de SES ainsi qu’aux représentations que les enseignants peuvent avoir de ce régime. L’auteur rattache ainsi la désorientation enseignante à la « dépolitisation/scientificisation » de la discipline et au développement de la « concurrence » interdisciplinaire. Il défend également l’idée que la désaffection des enseignants pour leur métier – stade avancé pour l’auteur de leur désorientation – n’est pas indépendante des effets produits par ces transformations objectives sur le rapport pédagogique entre l’enseignant et l’élève. La contribution de Wafae Khaddour permet de saisir certains éléments au cœur de la désorientation des enseignants de l’université. Ce travail inscrit cette désorientation dans le sillage des transformations qui ont affecté l’enseignement supérieur. La massification de l’université et l’injonction croissante à la réussite des étudiants auraient en effet conduit les enseignants du supérieur à une diversification de leurs tâches, tant pédagogiques qu’administratives. Si l’article ne met pas en évidence le développement d’une « perte de sens » des personnels face à ces mutations, il pointe l’existence d’une grande diversité de rapports enseignants face à ces transformations de leur activité, depuis celles et ceux qui ne reconnaissent pas ces nouvelles missions comme les leurs à celles et ceux qui s’y engagent ; le positionnement des uns et des autres étant plus ou moins « déterminé » par la position qu’ils occupent dans le champ académique. Au final, ce travail invite à penser que l’identité professionnelle des enseignants du supérieur – faut-il d’ailleurs encore en parler au singulier ? – est en proie à des mutations profondes.

Si l’engagement professionnel des enseignants s’est ainsi considérablement transformé, leur engagement militant a lui aussi connu des changements notables. Alors que les personnels de l’enseignement ont pendant longtemps donné l’image d’un corps homogène, avec une syndicalisation largement majoritaire à la Fédération de l’Éducation Nationale  (Aubert et al., 1985 ; Brucy, 2003) et une prédilection pour le vote socialiste (Ferhat, 2018), l’affaiblissement de leur investissement militant (Lefebvre et Sawicki, 2019) et les évolutions de leurs comportements électoraux (Haute, 2019 ; Rouban, 2021 ; Fourquet 2021) invitent à s’interroger sur la pérennité des valeurs sous-jacentes à ces engagements. L’article de Benjamin Chevalier revient sur cette question centrale de la sociologie du militantisme enseignant à travers l’analyse socio-biographique de professeurs qui militent dans des structures d’extrême-droite. Inscrit dans la lignée des travaux de Muriel Darmon sur l’étude des trajectoires et des conversions (2011), l’article présente l’intérêt de fournir un éclairage sur les modalités de l’articulation de cet engagement politique avec l’engagement dans un métier a priori très distant des valeurs portées par l’extrême-droite. En s’appuyant sur les travaux de Daniel Gaxie et son analyse des rétributions militantes (2005), Benjamin Chevalier montre alors que si cette articulation est possible, c’est bien souvent de manière relativement « factice » puisque les diverses rétributions issues de leur implication militante conduisent généralement les enseignants concernés à réduire leur activité professionnelle.

Les articles du dossier : catégorie En classe

Les Mots et les maux de l’École

Un sondage effectué sur les mots caractérisant l'année passée est l'occasion de revenir sur le ressenti des enseignants concernant les politiques éducatives et l'actualité de leur métier.

Les articles du dossier : catégorie Éclairages

Une érosion précoce des valeurs ? Une analyse des conditions d’exercice et de l’évolution des positionnements professionnels des professeurs des écoles débutants

Cet article traite du constat d’une érosion rapide de certaines valeurs des enseignants débutant à l’école primaire française, en particulier celles relatives à la réussite de tous leurs élèves, préoccupation majeure de la scène médiatique et politique dans la lutte à l’œuvre aujourd’hui contre les inégalités scolaires.

Orienter les élèves : les enseignants face à la redéfinition de leur métier

Si certains enseignants sont réticents à l'élargissement du rôle du professeur principal en matière d'orientation, beaucoup s’engagent dans ce travail au point d’y consacrer, parfois, de nombreuses heures de travail. Comment expliquer ces différences ? Pour quelles raisons de nombreux enseignants s’y engagent et, le cas échéant, quel travail font-ils concrètement et sur quels ressources et outils s’appuient-ils ?

Bibliographie

Aubert V., Bergounioux A., Martin J.-P., Mouriaux R., 1985, La forteresse enseignante, Paris, Fayard.
Barrère A., 2017, Au cœur des malaises enseignants, Paris, Armand Colin.
Blanchard M., Cayouette-Remblière J., 2016, Sociologie de l’école, Paris, La découverte.
Bouzidi B., Touria J., Gary-Bobo R., 2007, « Les traitements des enseignants français, 1960-2004 : La voie de la démoralisation ? », Revue d’économie politique, vol. 117, n° 3, p. 323-363.
Brucy G., 2003, Histoire de la FEN, Paris, Belin.
Chancel L., 2023, « La chute du salaire des enseignants (1980-2023) », Document de travail, https://lucaschancel.com/enseignants/
Darmon M., 2011, « Sociologie de la conversion. Socialisation et transformations individuelles », in Burton-Jeangros C., Maeder C., Identité et transformation des modes de vie, Genève et Zurich, Seismo, p. 64-84.
Farges G., 2017, Les mondes enseignants. Identités et clivages, Paris, Presses Universitaires de France.
Ferhat I., 2018, Socialistes et enseignants. Le Parti socialiste et la Fédération de l’Éducation nationale de 1971 à 1992, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux.
Fourquet J., 2021, « Les enseignants : une population culturellement moins homogène et électoralement plus diverse », Fondation Jean Jaurès. En ligne : https://www.jean-jaures.org/publication/les-enseignants-une-population-culturellement-moins-homogene-et-electoralement-plus-diverse/
Gaxie D., 2005, « Rétributions du militantisme et paradoxes de l’action collective », Swiss Political Science Review, vol. 11 no 1., p. 157‑188
Grimaud F., 2024, Enseignants, les nouveaux prolétaires. Le taylorisme à l’école, Paris, ESF.
Haute T., 2019, « Le vote professionnel, entre rapport au syndicalisme et rapport au métier et à l’institution : le cas des enseignant·e·s du secteur public en France », Participations, vol. 25, n° 3, p. 139-164.
Hirschhorn M., 1993, L’ère des enseignants, Paris, Presses Universitaires de France.
Lefebvre R., Sawicki F., 2019, « Pourquoi les enseignants français tournent-ils aujourd’hui le dos à l’engagement politique ? », in Barrault-Stella L., Gaïti B., Lehingue P., La politique désenchantée ?, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, p. 219-239.
Llobet A., 2014, « Syndicats et professeurs dans l’enseignement secondaire : quand les sociabilités participent à la régulation du groupe professionnel », Terrains & travaux, vol. 25, n°2, p. 95-112
Llobet A., 2021, « « Tout va très bien ! » La politique éducative de Jean-Michel Blanquer : déni des réalités de terrain et/ou tournant autoritaire ? », Mouvements, vol. 107, n°3, p. VIa-VIb.
Rouban L., 2021, « Les fonctionnaires face à l’élection présidentielle de 2022 (en avril 2021) », Notes de recherche du CEVIPOF.
Schwengler B., 2021, Salaires des enseignants. La chute, Paris, L’Harmattan.
Tomasini M., 2023, Repères et références statistiques 2023, Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, Paris.

Agathe Foudi et David Descamps2024-06-27T07:58:23+02:00

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