Depuis quelques années, des spécialistes venant d’horizons différents promeuvent le développement de pratiques éducatives faisant une large place à la nature au motif qu’elles permettraient l’épanouissement des enfants et leur sensibilisation aux enjeux écologiques. Si ces discours ont des visées louables, ils ont aussi tendance à idéaliser la nature et à occulter les conditions de possibilité du contact avec la nature. L’enquête sociologique menée dans cet ouvrage par Julien Vitores sur la socialisation des enfants à la nature entend justement répondre à la question suivante : tous les enfants sont-ils égaux en matière d’accès à la nature ? Pour cela, l’auteur entreprend d’analyser la construction du rapport à l’environnement à l’aune des hypothèses classiques des études sociologiques sur la socialisation : l’espace social n’étant pas homogène, il est probable que la capacité d’accès des enfants à la nature soit inégalement répartie. Il est donc nécessaire de se pencher sur la socialisation écologique et la fabrique du rapport à l’environnement au moment de l’enfance.
Aurélien Restelli
Professeur de SES
Pour éclairer la fabrique de ces rapports différenciés à l’environnement, Julien Vitores a mené une enquête ethnographique dans trois écoles aux caractéristiques sociales différentes : une école privée de l’Ouest parisien composée d’enfants issus de la bourgeoisie économique ; une école publique du nord de Paris, mixte socialement ; une école du sud de la France (où l’auteur a été scolarisé plus jeune), également mixte socialement et située dans un territoire périurbain, à proximité de vastes espaces naturels. Afin de saisir finement les pratiques et les représentations des enfants – âgés de 3 à 6 ans – en lien avec la nature, plusieurs méthodes d’enquêtes ont été mobilisées : observations en classe ou lors de sorties scolaires (en forêt, au zoo ou dans une ferme pédagogique), organisation d’activités expérimentales dans les écoles (dessins, jeu de cartes avec des photographies d’animaux et d’éléments naturels), entretiens avec des parents.
Dans les trois premiers chapitres de l’ouvrage, Julien Vitores s’intéresse successivement à trois groupes sociaux distincts (classes supérieures, classes moyennes dotées en capital culturel, classes populaires) pour comprendre en quoi les enfants qui en sont issus se distinguent dans leur manière d’interagir avec la nature. Plus précisément, c’est l’intérêt pour les pratiques éducatives propres à chacun de ces groupes qui est au centre de ces chapitres. Le sociologue montre ainsi que les enfants de classes supérieures ont un accès facile à la nature grâce aux résidences secondaires de leurs parents et aux nombreux voyages effectués en famille dès leur plus jeune âge. Dans ce groupe social, les parents s’efforcent d’ailleurs consciemment de faciliter l’accès à la nature à leurs enfants car celle-ci dispose, à leurs yeux, d’une grande valeur esthétique et éthique. Ayant en effet intériorisé l’idée selon laquelle la nature est grandiose et préservée et qu’elle constitue un espace radicalement différent de celui dans lequel s’inscrit la vie urbaine, ils font de la nature un moyen de sensibiliser les enfants à l’effort physique et à la beauté. Cette familiarisation précoce et poussée à la nature conduit typiquement les enfants de classes supérieures à disposer de connaissances géographiques pointues et d’une forte appétence pour les activités scolaires liées à la nature. En ce qui concerne les classes moyennes fortement dotées en capital culturel, les parents n’ont pas les mêmes moyens financiers que les classes supérieures, et leur intérêt pour la nature s’oriente donc vers des espaces naturels facilement accessibles (squares ou forêts urbaines). Les enfants sont invités à prêter attention aux formes ordinaires de la nature (animaux de la ville par exemple) et à développer un rapport apaisé et curieux aux éléments naturels qui les entourent. Cela peut notamment pousser les enfants de ces classes moyennes à pratiquer la cueillette ou à constituer des herbiers. Régulièrement et discrètement encouragés par leurs parents, les enfants peuvent alors développer leur sensibilité artistique par le contact avec la nature. Dans le cas des enfants de classes populaires, l’accès à des espaces naturels est encore plus difficile compte tenu des faibles ressources financières des parents : ces derniers reconnaissent d’ailleurs que leurs enfants voient peu d’animaux ou de plantes « en vrai ». Si les enfants sont incités à jouer « dehors » et à se dépenser physiquement, la nature n’est pas réellement distinguée des autres espaces récréatifs (manèges, parcs d’attraction, etc.). Pour autant, le rapport des familles populaires à la nature n’est pas homogène. Ainsi, les parents des fractions stables des classes populaires, rencontrés dans le Sud de la France, reconnaissent l’intérêt pédagogique des éléments naturels et s’en servent pour se distinguer des fractions les plus précaires, jugées irrespectueuses de l’environnement et peu investies dans l’éducation de leurs enfants.
Les chapitres 4 et 5 sont l’occasion pour l’auteur de se pencher sur le rôle de l’École, en particulier en ce qui concerne la diffusion d’une morale écologique. Selon lui, l’École, à l’occasion notamment de sorties en nature ou d’activités créatives en classe, valorise les éléments naturels et permet aux enfants issus de familles dotées de capital culturel de se mettre en avant, grâce à leurs connaissances et à la maîtrise d’un vocabulaire classificatoire. Les aptitudes naturalistes sont ainsi une sorte de « proto-capital culturel » (p. 130), transmis au sein des classes moyennes et supérieures et légitimé par l’École. Du fait de leur socialisation à la nature, les enfants de classes populaires sont quant à eux plus maladroits pour identifier les animaux, et sont donc souvent corrigés par les enseignantes, parfois même moqués par leurs camarades de classe. Il en va de même pour les pratiques écologiques promues par l’École (le tri des déchets par exemple) : les élèves issus de familles favorisées font preuve d’une curiosité respectueuse vis-à-vis de la nature et d’une forte sensibilité à la fragilité du vivant, ce qui fait largement écho à la façon dont les enseignantes incitent les élèves à prendre soin de la nature. La fragilité de la planète est parfaitement assimilée par ces enfants qui n’ont aucun mal à adopter une écologie des petits gestes.
Enfin, les chapitres 6 et 7 permettent à Julien Vitores de souligner le poids des normes de genre dans les rapports des enfants à la nature. Il montre ainsi qu’en lien avec leur socialisation respective, les filles sont davantage amenées à apprécier les éléments naturels décoratifs et les animaux « doux » ou « gentils », tandis que les garçons vont préférer les objets naturels susceptibles d’être transformés en jouets (branches, cailloux) et les animaux « forts » ou « dangereux ». Lors de moments de jeux, les garçons peuvent incarner des animaux féroces et se battre, se familiarisant ainsi avec des normes de virilité. À l’inverse, les filles vont avoir tendance à concevoir la nature selon des critères esthétiques et, pour celles issues des classes populaires notamment, à se reconnaître dans des animaux qui manifestent un caractère maternant. Et, si les garçons peuvent parfois s’intéresser aux fleurs, c’est uniquement pour les offrir à leur mère ou à leur sœur, dont ils savent qu’elles les apprécient. La nature fait donc l’objet d’usages sociaux favorisant auprès des enfants l’intériorisation de normes sociales de genre et de classe.
En somme, l’ouvrage de Julien Vitores montre que, loin de se réduire à un simple cadre, la nature est investie de significations sociales dès le plus jeune âge. Et si l’École joue un rôle central pour façonner des comportements écoresponsables, les socialisations familiales pèsent aussi de tout leur poids pour instituer des rapports à la nature différents selon les milieux sociaux et le sexe. La Nature à hauteur d’enfants permet en particulier d’observer que les aptitudes naturalistes sont ainsi partie intégrante du capital culturel et participent de stratégies de distinction à travers lesquelles les enfants issus de familles favorisées s’assurent de leur valorisation dès l’école maternelle. En ce qui concerne l’enseignement des Sciences Économiques et Sociales, l’ouvrage de Julien Vitores pourra servir à illustrer les séquences relatives aux chapitres de Seconde et de Première sur la socialisation, sur la question de la pluralité des instances de socialisation, de la socialisation différenciée selon le milieu social ou de la socialisation genrée. Mais, par la diversité des méthodes d’enquête mobilisées, il pourrait aussi servir d’appui pour construire le chapitre épistémologique de Seconde sur les spécificités du raisonnement sociologique.


