Comment un groupe de retraités peut-il continuer d’être une « force motrice des luttes sociales » (Renahy, 2024, p. 8) ? Quitter le monde du travail n’efface pas la condition ouvrière et l’engagement militant qui marquent les retraités de l’usine Peugeot de Sochaux. C’est ce que démontre Nicolas Renahy dans cette enquête ethnographique en Pays Montbéliard.
Julie Desquilbet
Professeure agrégée de SES, Académie d’Amiens
Clémence Michaux
Professeure agrégée de SES, Académie de Créteil
Marquée par l’héritage manifeste de la « Chronique Peugeot » (Corouge et Pialoux, 1984 ; 1985) et de l’ouvrage Retour sur la condition ouvrière (Beaud et Pialoux, 1999), cette enquête publiée en 2024 est construite à quatre mains : celles de l’ethnographe et celles de l’ouvrier-intellectuel. Christian Corouge, ouvrier de l’usine Peugeot de Sochaux, poursuit ainsi le travail ethnographique entamé dans les années 1980 avec Michel Pialoux. Ensemble, ils ont publié une série d’entretiens dans la revue Actes de la Recherche en Sciences Sociales (1984 ; 1985) regroupés dans l’ouvrage Résister à la chaîne (2011). En s’appuyant sur ce qu’il nomme une « sociologie des vieillesses » (Renahy, 2024, p. 10), Nicolas Renahy retourne sur ce terrain et montre que la catégorie « retraités » de la statistique publique est loin d’être uniforme et revêt des réalités bien différentes. Il s’intéresse alors aux expériences quotidiennes d’ancien-nes militant-es du monde ouvrier. L’ouvrage articule en particulier la question du vieillissement à celle d’une condition dominée qui dépasse, dès lors, la vie active. Nicolas Renahy montre ainsi que la vie militante ne s’arrête pas à la retraite, qu’elle prend des formes variées, et que les questions des solidarités, des inégalités et des injustices continuent de régir la vie sociale en Pays Montbéliard.
Nicolas Renahy commence par mettre en évidence la sociabilité dense des membres de la section Confédération Générale du Travail (CGT)-retraités dont fait partie Christian. Celle-ci est notamment organisée autour d’événements qui ont marqué leur vie militante, à l’image du trentième anniversaire de la grève massive de 1989. Ces événements participent à l’entretien de la mémoire collective des camarades de cette section syndicale et rappellent les conditions de la naissance du groupe des « 89 » (Renahy, 2024, p. 37) que le sociologue suit. Cependant, la sociabilité de ces ouvriers et ouvrières n’est pas seulement bâtie sur la nécessité de se souvenir des décennies passées ensemble. La solidarité quotidienne est particulièrement réaffirmée dans les moments les plus difficiles comme le décès des camarades ou de leur partenaire. Jusqu’au bout prend ici son premier sens puisque les épreuves de deuil continuent de « souder » le groupe (Renahy, 2024, p. 41). Ces formes de solidarité sont d’autant plus importantes que le sociologue rappelle que vieillir en ouvrier, c’est vieillir avec davantage de problèmes de santé et une espérance de vie plus courte que les autres groupes socioprofessionnels.
Dans le deuxième chapitre, Nicolas Renahy montre que les épreuves traversées aujourd’hui n’effacent pourtant pas la mémoire ouvrière. En s’appuyant sur les souvenirs évoqués par les enquêté-es, il décrit l’émergence d’une « contre-élite ouvrière » (Renahy, 2024, p. 57) à la fin des années 1960 au sein de l’usine. Celle-ci développe des pratiques culturelles qui nourrissent leur engagement politique. Le sociologue reprend les mots de Christian pour imager l’idéal d’émancipation des jeunes ouvriers de l’époque : « on avait envie d’apprendre, dit Christian, je crois que c’est ça qui était déterminant » (Renahy, 2024, p. 61). Cet idéal d’émancipation est en partie né des injustices, notamment scolaires et familiales, vécues dans l’enfance. Les jeunes ouvriers Français ne sont pas les seuls à former cette contre-élite culturelle. Le sociologue évoque aussi un groupe d’ouvriers tunisiens formant une troupe de théâtre en dehors des heures d’usine. Si les pratiques culturelles se diffusent et se développent parmi les salariés, elles n’ont pas été explicitement transmises aux enfants des militants syndicaux. Les contraintes des emplois du temps ouvriers et l’absence de stratégie définie sont deux facteurs expliquant la mise à distance de la génération suivante aux pratiques militantes intenses. Cette dernière n’est malgré tout que relative puisque les enfants imitent des manières de faire professionnelles. Ils et elles sont eux-mêmes syndiqué-es à la CGT.
Le troisième chapitre se propose d’articuler rapports sociaux de classe, de genre et d’âge pour caractériser les conditions symboliques et matérielles des anciennes ouvrières de l’usine Peugeot (mobilisable dans le chapitre de terminale sur la structure sociale). Nicolas Renahy met en évidence chez ces femmes la construction par le bas d’un « féminisme populaire » (Renahy, 2024, p. 84). Ce dernier se distingue d’un féminisme libéral puisqu’il fait primer l’appartenance collective sur l’autonomie de genre. Ainsi, les enquêtées soulignent à quel point l’entrée dans le monde ouvrier et le militantisme ont constitué les conditions de possibilité de leur émancipation grâce au renforcement des sociabilités locales. Ces conditions reposent surl’action militante dans la section et par l’intégration de cités ouvrières. En effet, ces lieux de vie disposaient souvent d’un centre social et d’associations de quartier permettant d’entretenir le lien social. Ces associations proposaient notamment des « cours ménagers » (Renahy, 2024, p. 90) dans lesquels se retrouvaient les ouvrières. Cependant, l’émancipation par la condition ouvrière et par le syndicalisme de ces femmes ne se fait pas sans entraves. Ainsi, Renahy revient sur les difficultés qu’a eu Christian à faire entrer les ouvrières parmi les élu-es du syndicat au détriment de leurs homologues masculins déjà installés. Enfin, il note qu’en plus des conflits initiés à l’usine, l’investissement de ces ouvrières dans la vie militante a également pu mettre en péril leur vie familiale et conjugale en faisant valoir leur « droit à l’indisponibilité domestique » (Renahy, 2024, p. 109).
Dans le quatrième chapitre, Renahy s’attache à analyser les amitiés masculines à travers l’étude de « la base » qu’il caractérise comme étant « un entre-soi masculin fait de techniques, de savoir-faire, d’habiletés » (Renahy, 2024, p. 115). La subsistance de cette base au-delà du passage à la retraite met l’accent sur le lien entre travail à l’usine et travail à côté. Ce chapitre insiste sur la nécessité d’envisager le travail au-delà de la relation salariale pour comprendre les solidarités ouvrières. Le souvenir de la « pinaille » (Renahy, 2024, p. 116), comme détournement par les ouvriers des moyens de production pour leur propre bricole continue de structurer les mémoires ouvrières. Cette pratique devenue un moyen de détourner politiquement « l’ordre industriel » (Renahy, 2024, p. 123), en structurant les liens en dehors de l’usine, aidait à réguler les rapports sociaux dans l’entreprise. Dorénavant, c’est par le « sens pratique ouvrier » (Renahy, 2024, p. 137) et la bricole qui, elle, subsiste à la pinaille, que ces retraités continuent de résister à travers une forme de « sociabilité masculine intergénérationnelle » (Renahy, 2024, p. 139). Renahy montre ainsi que la classe ouvrière continue de s’affirmer dans d’autres formes de solidarités.
Enfin, le sociologue conclut son enquête en décrivant deux « trajectoires de désengagement » militant(Renahy, 2024, p. 144), celles de Gérard et Hamid, ouvriers spécialisés (OS) déjà interrogés par Michel Pialoux dans La Misère du monde (Bourdieu, 1993). Ces trajectoires permettent, par comparaison, de mettre en valeur les liens de solidarité prolongés en dehors du travail dans le groupe des « 89 » décrit plus tôt. Gérard a quitté l’usine à la fin des années 1990. Son départ a été motivé par l’intensification du travail à la chaîne et les réorganisations managériales (mobilisable en sciences économiques et sociales – SES – dans le chapitre de terminale sur les mutations du travail). Il s’est depuis géographiquement et politiquement tenu à distance de Montbéliard. Le deuxième portrait revient quant à lui sur les « tensions racistes » (Renahy, 2024, p. 159) vécues dans l’usine et déjà décrites par Michel Pialoux en 1993. En 2022, Hamid déplore la diffusion des discours racistes favorisés par les personnalités politiques et médiatiques. Le désengagement d’Hamid est plus récent que celui de Gérard et moins total puisqu’il continue de manifester avec d’anciens collègues de chaîne, sans lien direct avec la section CGT. Dans les deux cas, Renahy souligne que le désengagement militant n’est pas synonyme de rejet des expériences partagées. Elles continuent de marquer, même par une mise à distance, la vieillesse ouvrière.
Finalement, l’ouvrage de Renahy s’inscrit au croisement de plusieurs thèmes du programme de SES de terminale. Il est exploitable pour montrer l’évolution de l’organisation du travail en usine ou pour rappeler la nécessité d’articuler différents rapports sociaux pour mieux comprendre les conditions d’existence à la fois symboliques et matérielles des individus. Ainsi, Renahy interroge Jusqu’au bout les pratiques ouvrières qui perpétuent les solidarités au-delà du travail salarié. Revenir sur ce terrain d’enquête permet au sociologue d’investir autrement la sociologie de la vieillesse, en l’occurrence à travers l’analyse des multiples formes d’engagement qui se poursuivent au-delà de la fin du travail ouvrier.
Bibliographie
Beaud S., Pialoux M., 1999, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard.
Bourdieu P. (dir.), 1993, La Misère du monde, Paris, Seuil.
Corouge C., Pialoux. M., 1984-1985, « Chronique Peugeot », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 52, 53, 54, 57, 58 et 60.
Corouge C., Pialoux M., 2011, Résister à la chaîne. Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue, Paris, Agone.


