Connu pour ses travaux sur la délinquance (Mohammed, 2011), sur les sorties de la délinquance (Mohammed, 2012) ou encore sur le racisme et l’islamophobie (Hajjat et Mohammed, 2013), Marwan Mohammed fait le choix dans ce nouvel ouvrage de revenir sur sa trajectoire personnelle, persuadé, à raison, que celle-ci peut constituer pour ses lecteurs et pour ceux qu’il nomme « les miens » (Mohammed, 2025, p. 12) une source d’inspiration. Loin des discours individualistes et méritocratiques sur la réussite, Marwan Mohammed explique ici à quel point sa trajectoire improbable, de l’échec au brevet d’études professionnelles (BEP) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), a été rendue possible par des mécanismes de solidarité collective. Cette « socio-autobiographie » est également l’occasion pour l’auteur de revenir sur son parcours de sociologue engagé, sur son rapport au terrain et sur ses choix méthodologiques. Il s’agit donc d’un ouvrage aux multiples facettes, utile pour son analyse approfondie d’une trajectoire sociale singulière et pour les réflexions épistémologiques qu’il propose.
Écrit dans un style libre avec un vocabulaire accessible, fait d’anecdotes détaillées et touchantes tout en étant entremêlé de métaphores footballistiques, ce livre a tout pour plaire à celles et ceux qui étudient la sociologie, de la seconde au doctorat, à leurs enseignants ainsi qu’à tous les passionnés de sciences sociales.
Octave Pernot
Professeur de SES en Seine-Saint-Denis
Le premier chapitre du livre est consacré à l’étude d’une rencontre improbable, celle de Marwan Mohammed avec l’ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu : La Misère du monde (Bourdieu, 1993). Comment, après avoir raté son BEP en 1993, l’auteur en vient-il, quatre ans plus tard, à avoir entre les mains ce livre de sociologie de 900 pages de savoirs académiques et à tomber sous le charme de la sociologie ? Pour répondre à cette question, Marwan Mohammed recherche dans sa trajectoire les différents éléments biographiques et les influences socialisatrices qui ont créé les conditions de possibilité de cette rencontre. Il met alors en avant le rôle central des animateurs de la maison de quartier de Villiers-sur-Marne qui l’encouragent à s’inscrire au BAFA alors que des offres d’activités illégales et rémunératrices lui parviennent de plus en plus fréquemment. Cette première insertion professionnelle dans le secteur de l’animation permet à Marwan Mohammed de changer de statut – de « boulet » il devient modèle – mais également de trouver une forme de mixité sociale au sein de la communauté d’animateurs qu’il rejoint alors. Ce sont les ressources économiques, sociales et culturelles dont il bénéficie grâce à son statut d’animateur qui lui permettent de rencontrer la sociologie et de découvrir l’existence du Diplôme d’accès aux études universitaires (DAEU) auquel il s’inscrit à la rentrée 1997. La reprise des études n’est pas simple mais Marwan Mohammed obtient son diplôme et peut ainsi entrer en Diplôme d’études universitaires générales (DEUG) l’année suivante.
Le deuxième chapitre est consacré à la découverte du métier d’étudiant. Si cette étape est en soi déjà difficile pour de nombreux jeunes issus de milieux populaires (Beaud, 1997), elle l’est encore plus pour Marwan Mohammed dont le parcours scolaire a été jusque-là heurté. Tout est alors à apprendre : le travail en bibliothèque, la prise de notes, les lectures complémentaires à effectuer ou encore l’apprentissage du langage sociologique et de ses spécificités (Lemieux, 2012). Pour expliquer la réussite de ses études supérieures, l’auteur avance différents facteurs. Tout d’abord, son choix de partir effectuer son DEUG à Toulouse qui lui permet de se détacher de ses responsabilités de grand frère, de mettre à distance les sociabilités de quartier et donc d’avoir davantage de temps pour étudier. Ensuite, sa capacité à se faire des amis qui deviennent également des alliés face aux études grâce aux différentes stratégies d’entraide mises en place(sur cette thématique, voir aussi Truong, 2022). Enfin, les multiples expériences professionnelles qui ont été les siennes avant d’entamer les études supérieures et qui lui ont permis d’acquérir un certain nombre de savoirs pratiques tout en apprenant la débrouille et en gagnant une maturité précieuse face aux études. Marwan Mohammed insiste également sur l’importance du soutien de certains enseignants et de leurs mots encourageants pour maintenir son engagement universitaire, en maîtrise puis en diplôme d’études approfondies (DEA), rendant progressivement possible et désirable l’obtention d’une bourse de doctorat. Cette trajectoire scolaire ascendante conduit Marwan Mohammed à se définir aujourd’hui non pas comme « transfuge de classe », car il n’exprime ni honte ni reniement à l’égard de son milieu social d’origine, mais comme une personne transclasse marquée par une « hybridité sociale, culturelle et normative » (Mohammed, 2025, p. 12).
Les trois derniers chapitres abordent plus directement la pratique de la sociologie par Marwan Mohammed. Le troisième chapitre est consacré à la pratique engagée de la sociologie que revendique l’auteur. Affirmant que, pour lui, l’engagement n’a jamais été une question mais qu’il l’a toujours vu comme une obligation, Marwan Mohammed s’intéresse alors à la sociogenèse de cet engagement. Il revient notamment sur sa socialisation familiale qui lui a permis de développer des dispositions à l’entraide, sur le rôle de l’éthique religieuse et sur la logique de solidarité qui structure les relations sociales au sein du quartier où il grandit à partir de ses 13 ans. L’engagement de l’auteur ne se limite d’ailleurs pas au champ de la sociologie mais se constate aussi dans le milieu associatif, puisqu’il fonde, à la cité des Hautes-Noues, au moment de son retour de Toulouse, l’association d’éducation populaire C’Noues. C’est également dans ce chapitre que Marwan Mohammed détaille sa conception de l’engagement en tant que sociologue. Il insiste, entre autres, sur l’importance qu’il accorde à la présentation des résultats de ses recherches aux acteurs de terrain, persuadé que cette transmission peut permettre au savoir sociologique d’agir comme une force de transformation sociale.
Les quatrième et cinquième chapitres évoquent quant à eux le parcours de Marwan Mohammed en tant que chercheur. Il s’agit alors de revenir sur la manière dont le sociologue rencontre, choisit, construit et diversifie ses objets d’étude, en insistant à la fois sur la centralité de l’expérience personnelle dans ses choix mais également sur les opportunités qui se présentent à lui en fonction des contextes et des financements. Dans ces chapitres, l’auteur revient sur certaines difficultés rencontrées au cours de sa carrière, notamment lors du concours d’entrée au CNRS, et sur des moments marquants, comme la réception dans le débat public du livre Islamophobie, publié en 2013 et coécrit avec AbdellaliHajjat.
Ces chapitres sont aussi le lieu de réflexions méthodologiques sur la posture du sociologue sur son terrain. Marwan Mohammed indique concevoir ses relations d’enquête comme une relation de don / contre-don. Les enquêtés donnant d’eux-mêmes lors de l’enquête sociologique, il lui apparaît nécessaire de leur rendre cela d’une manière ou d’une autre. Ses travaux sur la délinquance l’amenant à être confronté à des sujets difficiles et surprenants, l’auteur affirme avoir adopté une posture d’enquête banaliste : il s’agit de considérer que tout ce que le sociologue entend répond à une certaine normalité qu’il faut saisir et expliquer. Enfin Marwan Mohammed aborde également la question de la place du corps du sociologue. Sur les terrains d’enquête le corps précède le sociologue ce qui peut poser des difficultés dans la réalisation de certains travaux, en prison notamment. Surtout, Marwan Mohammed insiste sur le fait que, dans un climat de complotisme islamophobe, son corps l’expose à une suspicion permanente.
Ce nouveau livre de Marwan Mohammed est donc un ouvrage riche, qui aborde des thématiques sociologiques très diverses. Si son arpentage intégral en classe, au lycée, est ambitieux, il est évident que de nombreux passages des deux premiers chapitres permettent, conformément au programme de première, de « comprendre comment la pluralité des influences socialisatrices peut être à l’origine de trajectoires individuelles improbables ». Enfin, la trajectoire de Marwan Mohammed peut constituer pour nos élèves en difficulté, parfois découragés par la répétition des humiliations scolaires, une lueur d’espoir montrant que tout n’est pas joué à la sortie du lycée.
Bibliographie
Beaud S., 1997, « Un temps élastique », Terrain, vol. 29, p. 43-58.
Bourdieu P. (dir.), 1993, La Misère du monde, Paris, Seuil.
Hajjat A., Mohammed M., 2013, Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, Paris, La Découverte.
Lemieux C., 2012, « L’écriture sociologique »in Paugam S.(dir.), L’enquête sociologique, Paris, PUF, p. 377-402.
Mohammed M., 2011, La Formation des bandes : entre la famille, l’école et la rue, Paris, PUF.
Mohammed M., 2012, Les Sorties de délinquance : théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte.
Mohammed M., 2023, Y a embrouille. Sociologie des rivalités de quartier, Paris, Stock.
Truong F., 2022, Jeunesses françaises, Paris, La Découverte.


