L’ouvrage Un travail désirable retrace, avec une méthodologie particulière, les bouleversements du monde du travail et ses effets sur la population. Du fait des difficultés d’accéder à l’emploi ou de sa précarisation, de nombreuses personnes souffrent d’un travail empêché dont les formes, aussi diverses qu’elles soient, génèrent un même mal-être et fragilisent l’intégration des individus. L’intention de Dominique Lhuilier et Anne-Marie Waser, respectivement psychologue du travail et sociologue au Conservatoire National des arts et métiers (Cnam), est non seulement d’analyser finement ces situations de travail ou d’absence de travail, qui « privent les individus d’enracinement » (Lhuilier et Waser, 2025, p. 13), mais également d’éclairer les conditions de sorties de ces impasses, en en dégageant à la fois les leviers et les freins.
Laurence Maurin
Professeure de SES
L’ouvrage s’appuie sur des entretiens réalisés par les auteurs avec des personnes rencontrées lors de différentes recherche-action autour de la santé au travail, la sortie du chômage ou les expériences de vie avec une maladie chronique. Lors des entretiens individuels menés, la méthodologie vise la réappropriation par l’individu de sa propre trajectoire sociale grâce au dialogue. Au sein des dispositifs de recherche-action collectifs, les échanges entre pairs permettent de sortir d’une vision uniquement individualisante des problèmes et de s’appuyer sur les ressources des autres pour réparer les violences subies. Ce sont ici les enquêtés eux-mêmes qui se racontent : la parole accompagnée permet de « construire ensemble les ressources individuelles et collectives permettant d’accroître le pouvoir d’agir, le sien et celui des autres » (Lhuilier et Waser, 2025, p. 15). Cette parole, insistent les auteurs, rend également possible une reconnaissance aux yeux des autres.
Les trois chapitres qui composent l’ouvrage sont construits de la même manière : une courte introduction donne l’angle retenu pour aborder ces histoires de vie. Celles-ci se déroulent alors sur plusieurs pages et retracent dans le détail les étapes importantes des trajectoires socio-biographiques étudiées, tant celles qui portent sur le travail que sur la santé ou la famille. Elles sont émaillées de citations des enquêtés et se prolongent par des éléments d’analyse des auteurs qui constituent des éclairages importants sur les récits de vie.
Le premier chapitre présente, à travers cinq histoires de vie, comment le mariage, la mise au chômage durable, l’accident et la maladie mentale ont pu conduire certains à des situations d’enfermement qui les ont éloignés du monde du travail. Ces univers, que les auteurs qualifient de « pathogènes » (Lhuilier et Waser, 2025, p. 21), ont fabriqué de l’insécurité sociale et psychologique et ont usé les corps et les têtes. Les individus ne parviennent plus à mobiliser des ressources pour retrouver une place dans la sphère professionnelle ou trouver des soutiens dans leur environnement proche.
Le second chapitre aborde la question des conditions nécessaires pour reconstruire une existence porteuse de sens pour l’individu. Les auteurs mobilisent ici l’expression de « travail d’emplacement » (Lhuilier et Waser, 2025, p. 99) pour désigner le fait de « faire sa place », en l’occurrence celle qui est conforme à ce que l’individu souhaite pour lui-même. Manifestant le refus de certains enquêtés d’accepter la place qui leur est assignée les histoires mobilisées permettent aux auteurs de montrer comment, par une série d’expériences (réussies ou non), les individus parviennent à sortir du repli sur soi, notamment en tirant profit des ressources fournies par les institutions du travail social ou du soin ou en s’engageant dans des collectifs de lutte. Louise par exemple crie sa colère lors des manifestations dénonçant « les inégalités sociales et la résistance aux injonctions concernant le port du masque et de la vaccination » dans la période d’après déconfinement (Lhuilier et Waser, 2025, p. 179).
Situé dans le prolongement de ce questionnement, le troisième chapitre est centré sur les individus qui sont parvenus à reconquérir une liberté d’action et à redonner du sens à leur existence. Les auteurs y mettent en évidence les facteurs ayant contribué à ces sorties d’impasse – par des changements personnels et l’engagement collectif – ainsi que la manière dont le rapport de ces enquêtés au travail s’est transformé. Idir se soigne et réussit un concours de l’enseignement (Lhuilier et Waser, 2025, p. 213), Damien finit par créer son association au service de projets artistiques et culturels (Lhuilier et Waser, 2025, p. 230). Pouvoir à nouveau planifier sa vie, se former, reconquérir un poste de travail, créer et se sentir reconnu, dépasser la centralité du travail dans sa vie, ou développer une activité dans un cadre bénévole : l’ensemble des parcours donne à voir un individu acteur, qui a repris la main sur la construction de sa trajectoire de vie.
L’ouvrage est résolument ancré dans la réalité des mondes du travail contemporains et sur le rapport des individus à leur activité professionnelle. Par la place centrale qu’il accorde aux récits de vie des enquêtés, il offre au professeur de sciences économiques et sociales (SES) un matériau utile pour faire réfléchir les élèves sur de nombreux aspects des programmes, qu’il s’agisse de l’impact de la socialisation familiale sur la place qu’un individu construit au travail (chapitre sur les inégalités ou sur la mobilité sociale avec l’impact des configurations familiales), des conséquences d’une intensification des attentes professionnelles sur les individus (la question de la qualité du travail), ou encore de l’apport de l’engagement à la « réalisation personnelle». Si les citations sont parlantes et rendent les portraits vivants, leur usage pédagogique nécessite toutefois d’en sélectionner des passages issus des différents chapitres car ces portraits sont parfois longs et présentent pour certains des situations de vie douloureuses, susceptibles de heurter les élèves. Les analyses fournies en fin de chapitre par les auteurs constituent elles aussi des ressources pédagogiques bienvenues pour alimenter les séquences en SES, notamment sur la question des relations entre la santé mentale et le chômage de longue durée (chapitre 1), sur celle des droits socio-économiques des travailleurs et le non-recours à ces droits (chapitre 2) et enfin sur les mécanismes de solidarité (chapitre 3).


