Quelles sont les origines sociales des goûts homosexuels ? Dans l’ouvrage Sociologie des goûts homosexuels issu de recherches menées dans le cadre de sa thèse de sociologie, Claire Piluso, maîtresse de conférences à l’université d’Orléans et rattachée au laboratoire ERCAE (Equipe de recherche Contextes et Acteurs de l’Éducation) aborde une question importante, celle de la nature sociale des goûts et des pratiques amoureux, en particulier homosexuels.
Melissa Ruggeri,
Professeure de SES, lycée Joliot Curie à Sète
La démarche d’enquête de l’auteure s’appuie sur un recueil d’entretiens portant sur trois types de terrains socialement différenciés : une grande école, deux associations militantes LGBTQIA+ (dit milieu militant), et des enquêtés dits de milieu populaire et petits-moyens, situés dans le sud-est au sein d’une région dirigée par la droite et où l’implantation du Front national (FN) est historiquement marquée. S’inscrivant dans le cadre de la sociologie de la socialisation, cet ouvrage analyse la manière dont se construisent les dispositions amoureuses, ainsi que les différents moments de socialisation au cours desquels elles se consolident ou se transforment. L’auteure met en relation ces processus avec les rapports de domination révélés par la diversité des trajectoires sociales des enquêtés, en montrant que la formation des goûts amoureux est indissociable des rapports de classe et de genre. La sociologue montre que le fait de désirer (ou ne pas désirer) certains types de partenaires, ou d’être plus ou moins capable d’incorporer une attirance homosexuelle, est socialement déterminé par la classe d’origine et par la trajectoire biographique, et interroge ainsi le caractère inné des préférences sexuelles.
L’ouvrage se divise en deux grandes parties. La première (chapitres 1 et 2) décrit l’espace social des préférences amoureuses homosexuelles. La seconde (chapitres 3 à 5) vise, à partir de l’analyse des parcours biographiques, à mettre en lien les préférences homosexuelles avec les trajectoires de socialisation.
Dans le chapitre 1, l’auteure montre que les goûts amoureux homosexuels reflètent les appartenances de classe et de genre. En ce qui concerne les classes, l’auteure relève qu’au sein des classes supérieures, les préférences sont guidées par le volume de ressources du partenaire (capital corporel, économique, social, symbolique) et orientées par une recherche d’homogamie sociale. À mesure que l’on descend dans la hiérarchie sociale, les critères physiques perdent de leur importance au profit de qualités relationnelles ou d’un habitus partagé. L’expression des goûts amoureux homosexuels diffère également en fonction des appartenances de genre et de la valence différentielle des sexes. Ainsi, chez les femmes, l’homosexualité résulte souvent d’un déplacement des préférences après des expériences hétérosexuelles considérées comme décevantes ou inconfortables et sur le rejet des traits associés au « masculin » (omniprésence de la sexualité, infériorisation de la femme) alors que les hommes construisent et ancrent leur vie amoureuse dans l’homosexualité, qui s’enracine en partie dans le dégoût de la matérialité féminine (voir chapitres 4 et 5)
Dans le chapitre 2, c’est le rapport aux sentiments amoureux et aux manières de faire couple qui est questionné et analysé. Cela permet à l’auteure de défendre que les catégories « homosexuel » et « bisexuel » englobent des variétés de pratiques et de trajectoires vécues et de remettre en question l’essentialisation des préférences dont ces termes sont vecteurs.
Dans les classes dominantes, les relations sentimentales et sexuelles sont marquées par une grande liberté et une ouverture à la non-exclusivité, l’amour servant davantage à l’épanouissement personnel qu’à la recherche de légitimité sociale. Chez les hommes des milieux militants, un décalage apparaît entre un idéal de couple monogame et des pratiques souvent marquées par l’infidélité et l’instabilité. À l’inverse, de nombreuses femmes investissent le couple stable et monogame comme un espace de sécurité, dereconnaissance et de reconstruction de soi. Certaines femmes des milieux populaires et militants envisagent l’homosexualité comme une alternative au couple hétérosexuel, perçu comme inégalitaire.
Enfin, les militantes accentuent la dimension politique et féministe de leurs préférences amoureuses en revendiquant plus fréquemment des formes de couple libre et des pratiques amoureuses plus radicales.
Le chapitre 3, qui amorce véritablement l’analyse des parcours biographiques, montre que la construction des préférences homosexuelles s’enracine dans la socialisation enfantine, et varie selon le genre et le milieu social. Les hommes ont ainsi généralement des préférences homosexuelles qui s’expriment dès leurs premières expériences affectives et sexuelles, contrairement aux femmes, qui commencent majoritairement leur vie amoureuse avec des hommes.
Chez les hommes issus des grandes écoles, l’homosexualité s’inscrit souvent dans le contexte d’une trajectoire d’ascension sociale et d’investissement scolaire. Leur socialisation est marquée par une proximité avec la mère, une prise de distance vis-à-vis du père et des frères, ainsi que par des pratiques culturelles éloignées des normes viriles. Leur masculinité, perçue comme « décalée », correspond à la « masculinité bourgeoise » à laquelle ils aspirent et rend ainsi invisible aux yeux de leur entourage l’émergence de leurs préférences homosexuelles. À l’inverse, les hommes des classes moyennes et populaires présentent plus souvent dès l’enfance et l’adolescence une masculinité jugée faible par leur entourage, et sont insérés dans des groupes de pairs féminins. Pour eux, la mobilité géographique représente la seule manière d’exprimer librement leur homosexualité.
Chez les femmes, les trajectoires sont plus diverses. Les rares femmes se considérant comme homosexuelles dès l’enfance connaissent une socialisation atypique, marquée par une mise à distance de la féminité traditionnelle. La majorité développe toutefois des attirances pour les femmes après une première socialisation hétérosexuelle, sans rejet des hommes mais à partir de modèles féminins valorisés et d’amitiés féminines. L’auteure conclut que les types de configurations familiales et les différentes expériences de socialisation constituent un patrimoine de dispositions qui oriente durablement les préférences amoureuses et sexuelles.
Le chapitre 4 montre comment les goûts homosexuels exclusifs se construisent et se renforcent (socialisation de renforcement) lors des expériences vécues au cours de différents moments socialisateurs. Le renforcement des préférences homosexuelles est principalement masculin. L’apprentissage de la sexualité constitue un moment essentiel : la masturbation, les fantasmes et les supports pornographiques confirment l’attirance pour les corps masculins, tandis que les expériences sexuelles avec des femmes renforcent progressivement un désintérêt, voire un dégoût, envers les femmes et la matérialité de leur corps, chargé de représentations négatives, ou sacralisé et classé hors de toute sexualisation.
Le renforcement des préférences homosexuelles est également favorisé par les trajectoires suivies par les enquêtés : ascension sociale, éloignement du milieu d’origine ou intégration dans des espaces où l’homosexualité est reconnue (grandes écoles, milieux militants) permettent de consolider ces dispositions.
Les pratiques sexuelles constituent enfin un espace où les rapports de classe et les normes de masculinité continuent de s’exprimer. Dans les classes dominantes, une masculinité bourgeoise valorise les rôles actifs et des relations sexuelles plus détachées des sentiments, tandis que les positions passives sont davantage associées à des hommes disposant de moins de ressources sociales ou symboliques. Ainsi, les rapports de domination sociale et masculine façonnent les pratiques sexuelles et les relations de couple, contribuant à l’incorporation durable d’une homosexualité largement exclusive.
Enfin, dans le chapitre 5,Claire Piluso montre que, contrairement aux hommes dont les préférences homosexuelles tendent à se renforcer progressivement, les femmes connaissent plutôt une socialisation de transformation. Cela ne signifie pas pour autant que la construction de leur goût homosexuel soit homogène. La plupart débutent certes leur vie affective et sexuelle dans l’hétérosexualité, mais leurs expériences modifient différemment leurs dispositions selon leur milieu social et leur trajectoire. Souvent fondées sur un idéal amoureux traditionnel dans les classes populaires, les relations hétérosexuelles deviennent progressivement des lieux d’apprentissage du dégoût envers certaines attitudes masculines : inégalités dans le couple, domination masculine, charge domestique et émotionnelle, sexualité centrée sur le plaisir masculin et faible satisfaction personnelle.
Les premières expériences homosexuelles diffèrent d’ailleurs selon les classes sociales. Dans les milieux populaires, elles sont discrètes, occasionnelles et suscitent un questionnement sur leur signification. Dans les classes supérieures, elles s’inscrivent davantage dans des espaces favorisant l’expérimentation. Les pratiques sexuelles constituent ainsi la principale porte d’entrée dans l’homosexualité, avant même les sentiments amoureux.
L’ouvrage convainc par sa rigueur méthodologique et analytique, ainsi que par la richesse des témoignages apportés par les enquêtés qui se livrent sans tabou à la sociologue. À l’issue de la lecture, il apparaît clairement que l’« homosexualité » ne constitue pas une réalité homogène : elle recouvre une grande diversité de trajectoires, de pratiques et d’identités, façonnées par le genre, la classe sociale, les parcours de vie et les contextes de socialisation. Les préférences amoureuses et sexuelles sont des goûts socialement construits, comparables aux goûts culturels ou alimentaires : elles relèvent de dispositions incorporées qui orientent durablement les attirances et les répulsions.
L’ouvrage montre aussi l’existence d’inégalités sociales et de genre dans le registre amoureux. Les femmes, particulièrement celles issues des milieux populaires, intériorisent plus fréquemment un sentiment d’illégitimité vis-à-vis de leur corps et de leurs désirs, ce qui influence leurs pratiques sexuelles et conjugales.
Pour finir, cet ouvrage se prête tout à fait à différentes utilisations pédagogiques en sciences économiques et sociales : la première partie montrant comment les représentations du couple et de l’amour sont socialement différenciées peut utilement servir d’illustration aux chapitres de 1ère et de 2nde sur la socialisation. La seconde partie pourrait quant à elle être mobilisée en 1ère afin de montrer comment les goûts et pratiques amoureux sont le produit des différentes instances socialisatrices. Enfin, il peut aussi constituer une entrée pour les séances d’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité (EVARS) en lycée. En revanche, sa lecture complète est certainement à réserver aux enseignants, l’auteure rapportant par le détail les pratiques des enquêtés.


