7 novembre 2026

À l’automne 2018 émerge le mouvement des Gilets Jaunes. Il mobilise alors plusieurs millions de personnes[1], en réaction à la hausse d’une taxe environnementale sur les carburants. Inédit par son principal répertoire d’action – l’occupation des ronds-points – et les propriétés sociales des protestataires – issus en grandes parties des classes populaires –, ce mouvement a fait l’objet d’une large couverture médiatique et a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs en sciences sociales[2]. Des enquêtes de terrain basées sur des observations et/ou observations participantes ont été mises en place par des sociologues du politique pour comprendre qui sont les Gilets Jaunes, comment le mouvement s’est installé et a perduré dans certains territoires et quel était finalement son rapport au syndicalisme et organisations politiques (voir entre autres Ravelli et al., 2024 ;Devaux et al., 2024). Dans ce sillage, Devenir des Gilets Jaunes est un ouvrage collectif pluridisciplinaire et dédié aux processus de politisation. Les analyses qui y sont proposées consacrent une place centrale aux primo-contestataires, c’est-à-dire à des individus éloignés de la politique, sans passé militant, qui s’engagent pour la première fois.

Aurélie Llobet,
professeure de Sciences Economiques et Sociales, Lycée Jacques Monod, Clamart (92)

Le premier chapitre, rédigé par Christèle Dondeyne, Alix Levain et Etienne Walker, révèle qu’une socialisation professionnelle marquée par la précarité, passée ou actuelle, cristallise un sentiment d’injustice. Le chapitre expose ainsi plusieurs trajectoires d’individus qui ne sont pas précaires mais qui ont pu connaître la précarité par le passé, ou entretiennent une proximité avec des personnes fragilisées dans l’emploi[3]. Les auteurs montrent ainsi que l’hétérogénéité des expériences professionnelles vécues produit des effets ambivalents : elle fédère tout en contrariant la formulation de revendications communes – l’injustice s’objective d’ailleurs en partie par la distance critique vis-à-vis des syndicats, et constitue donc un des principaux obstacles à l’institutionnalisation de ce mouvement social.

Le deuxième chapitre, rédigé par Etienne Walker, exploite la notion « d’ancrage à double tranchant ». En mobilisant les apports de la sociologie des mondes ruraux, le géographe montre que le capital d’autochtonie fournit des ressources en termes de savoir-faire, de réseaux et de modes d’action à certains individus qui occupent rapidement des positions de leaders sur leur territoire. La nécessité de préserver sa réputation explique les bifurcations ou défections lorsque certains protestataires recourent à des modes d’action qualifiés de « violents », que cela soit localement et/ou nationalement. Par exemple, Stéphane, dans sa commune, veille à ce que les relations avec les gendarmes et le maire ne se dégradent pas et conspue les comportements d’un autre Gilet Jaune de la commune : « les blacks blocs pour moi, c’est un mal. Les vitrines de cassées, tout ça, les commerçants, les pauvres, ceux qui payent tout ça, c’est nous, ce sont tous les concitoyens qui payent tout ça. [….] Se mettre au niveau de la cabane et se mettre genre black bloc, je suis désolé…s’il a envie de casser qu’il aille à Paris mais pas ici » (p. 65). La respectabilité reste une ressource locale que les individus engagés ne veulent pas écorner.

Le troisième chapitre, rédigé par Antoine Bernard de Raymond et Sylvain Bordiec, repose sur des observations aux Assemblées des Assemblées dans le Sud-Ouest. Les sociologues focalisent leur attention sur la transmission des savoirs et des apprentissages. Ils retracent le parcours et les pratiques de deux trentenaires, issus des classes populaires, diplômés du supérieur court, occupant des emplois inférieurs à leur niveau d’études. Ceux-ci trouvent dans le mouvement une occasion de réinvestir des ressources locales, culturelles et professionnelles. Ainsi, ils occupent une place centrale dans l’animation des débats et, malgré l’affichage d’une volonté d’organisation « horizontale », bénéficient d’une forme de légitimité. La participation au mouvement leur permet de trouver une voie d’émancipation et d’acquérir des compétences militantes et politiques[4].

Le quatrième chapitre, rédigé par Christèle Dondeyne et Magali Della Sudda, est consacré aux femmes dans le mouvement. Les chercheuses font le choix de centrer le propos sur Jacqueline, qu’elles considèrent comme un « cas limite », incarnant « de manière paroxystique la violence des rapports sociaux vécus par une femme de la classe ouvrière » (p. 112). Jacqueline, 69 ans, n’a pas d’expérience militante mais un parcours de vie marqué par la violence, le deuil et la précarité. Mère de 4 enfants, elle a été victime de violences conjugales pendant une dizaine d’années. En quittant le foyer, sans profession, elle se protège et met à l’abri ses enfants mais bascule dans la grande précarité. Les solidarités amicales et familiales lui permettent juste de trouver des emplois non qualifiés. En parallèle, elle est exposée à des drames personnels : perte d’un conjoint et de son fils. En 2018, quand elle entend l’appel à manifester, elle se sent concernée par les problématiques de pouvoir d’achat. Elle crée de nouveaux liens sociaux. Le collectif protestataire fonctionne pour elle comme une instance de socialisation politique qui l’amène progressivement à gagner en légitimité Elle apprend ainsi à prendre la parole en assemblée générale, s’affranchissant de la domination masculine dans les interactions de groupe et transforme la honte de la pauvreté jusqu’alors subie en responsabilité étatique. Le cas de Jacqueline nous a par ailleurs semblé particulièrement intéressant pour éclairer la complexité des rapports sociaux. Il permet notamment de mettre au jour les mécanismes conduisant une personne éloignée de la politique à prendre conscience de ce qu’elle est politiquement ; l’amenant ici en l’occurrence à contester les rapports sociaux de classe et de genre dont elle a fait les frais.

Dans le cinquième chapitre, François Buton met en avant les logiques d’engagement au sein d’un couple :l’auteur montre que ses membres, jusqu’alors très en retrait de la vie publique, sortent de l’anonymat par leur présence sur les ronds-points, la création d’un média et d’une association d’aide aux personnes en difficultés face aux administrations. Surtout, le politiste met en exergue un facteur explicatif clé de la force du mouvement : la capacité de ce couple à cacher, lors des interactions avec les autres mobilisés, leurs préférences électorales pour le Rassemblement National. Le politiste montre ainsi que l’unité précaire incarnée par le mouvement des Gilets Jaunes repose sur un évitement du politique notamment dans sa dimension électorale et dans sa capacité à composer avec des personnes ayant des opinions politiques différentes[5].

Le sixième chapitre, rédigé par Cécile Jouhanneau, François Buton et Emmanuelle Reungoat, étudie ce que la lutte fait aux corps en revenant sur les trajectoires d’individus actifs dans les manifestations et confrontés aux forces de l’ordre. Les chercheur.es insistent sur les logiques corporelles de l’engagement et de la socialisation politique pour ces primo-contestataires privés de corps politique. Les medics, volontaires qui portent des blouses blanches, aident les manifestants blessés tout en « allant au contact » des policiers. L’exposition et le recours à la violence, pour certains manifestants, permet de faire face à l’agressivité des forces de l’ordre et à la répression étatique et contribuent à la politisation des corps[6].

Le dernier chapitre, co-écrit par Alix Levain, Antoine de Bernard de Raymond, François Buton et Emmanuelle Reungoat, s’intéresse finalement à la question de la loyauté face au mouvement après la fin des actions. Les auteur.es mettent en évidence différentes pratiques dont le fait, pour certains, de se retrouver pour fêter l’anniversaire du mouvement. D’autres groupes d’individus tentent de réinvestir les compétences acquises dans la vie politique locale en présentant des listes aux élections municipales. D’autres encore cherchent à produire une mémoire de la mobilisation, par exemple avec des projets de films documentaires. Dans tous les cas, le lecteur comprend à quel point les individus les plus engagés sont transformés d’un point de vue identitaire par leur participation au mouvement[7].

En accordant une place centrale aux primo-contestataires, cet ouvrage apporte une contribution essentielle à l’analyse du rapport au politique et des processus de politisation par l’action collective des classes populaires. Les enquêtes sur lesquelles il s’appuie confirment le fait que l’incitation à l’engagement se développe à travers les interactions sociales et que la participation au mouvement renforce les liens de solidarité entre des individus de territoires ruraux ou péri-urbains, parfois précaires et isolés socialement et géographiquement. Le mouvement modifie également le rapport au politique : les individus prennent en effet conscience de leur capacité d’action et d’analyse en participant au mouvement. Ces primo-contestataires ne sont pas prédisposés à l’engagement. Le faible niveau de diplôme les éloigne, pour partie, de la politique institutionnelle et du militantisme partisan ou syndical : ce sont les configurations locales dans lesquelles se développent le mouvement qui les poussent à s’engager. D’un point de vue pédagogique, l’ouvrage constitue une excellente mise en application de plusieurs notions de Sciences Économiques et Sociales du cycle terminal. La socialisation politique et les liens sociaux étudiés en classe de première sont en effet au cœur du questionnement. L’ouvrage illustre également les mécanismes étudiés en classe de terminale dans le cadre du questionnement sur l’engagement politique. De fait, le concept de « rétributions symboliques » développé par Daniel Gaxie trouve ici une très bonne illustration dans la mesure où de nombreuses analyses montrent comment les liens d’amitiés, les sociabilités, les compétences acquises poussent à continuer à s’engager[8]. Couplé aux films récents consacrés aux Gilets Jaunes, le livre peut permettre de construire de riches séquences pédagogiques[9].

Notes

[1] L’inférence d’une enquête par questionnaire sur un échantillon représentatif de la population française permet de réaliser une estimation basse du nombre de protestataires. Ces derniers auraient ainsi été plus de 3 millions à avoir participé au moins une fois à une action des Gilets Jaunes. Voir Domargen et al., 2022.

[2] Pour une analyse de la production scientifique, médiatique et militante de la mobilisation, voir Ravelli, 2020.

[3] Le parcours de Malik marqué par le déclassement est aisément exploitable en classe (p. 35-38).

[4] L’encadré situé aux pages 104 et 105 restitue les observations menées lors d’une soirée « Élaborer une nouvelle constitution », et notamment le rôle joué par Audrey et Damien.

[5] Sur ce point, les pages 153 à 156 exposent des analyses intéressantes sur l’évitement du politique.

[6] Voir le cas de Yannick (p. 173-176).

[7] Voir le cas de Virginie (p. 213-214) qui lance un projet de bande-dessinée.

[8] Sur ce point, voir l’analyse de Gaxie, 1977. Pour une version simplifiée et exploitable en classe, voir Gaxie, 2017.

[9] Le film Dossier 137, de Dominik Moll et avec Léa Drucker, qui traite de la répression de l’État face aux manifestant·es, peut être associé à l’enquête sur les corps usés (chapitre 6). Les Braises, de Thomas Kruithof et avec Virginie Efira, met quant à lui la focale sur une ouvrière, primo-contestataire, qui développe progressivement des réflexions sur la justice fiscale et des liens forts avec les autres individus mobilisés.

Bibliographie

Devaux J.-B., Lang M., Lévêque A., Parnet C., Thomas V., 2024, « Les lieux de l’engagement : luttes socio-spatiales dans le mouvement des Gilets Jaunes de l’agglomération lyonnaise », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 252, n° 2, p. 26-47.

Dormagen J.-Y., Michel L., Reungoat E., 2022, « United in diversity:understandingwhatunites and whatdivides the Yellow Vests », French Politics, vol. 20, n° 3-4, p. 444-478.

Gaxie D., 1977, « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue Française de Science Politique, vol. 27, n° 1, 1977, p. 123-154.

Gaxie D., 2017, « Les rétributions du militantisme », Politika, mis en ligne le 3 novembre 2017, consulté le 21 août 2026. En ligne : https://www.politika.io/index.php/fr/notice/retributions-du-militantisme

Ravelli Q., 2020, « La ruée vers l’or jaune : difficultés de l’engagement scientifique dans un mouvement social. », Sociologie, vol. 11, n° 3, p. 267-275.

Ravelli Q., Siméant-Germanos J., Bonin L., Liochon P. (dir.), 2024,Les gilets jaunes. Une révolte inclassable, Paris, Rue d’Ulm.

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