8 juillet 2026

Au cours d’une formation destinée à des professionnel.les de l’administration pénitentiaire, Elyamine Settoul rencontre Kylian en 2024 à la prison du Pontet (une petite ville en périphérie d’Avignon). Jeune militant d’ultradroite, ce dernier a été arrêté en 2017, pour apologie de la haine en ligne et pour avoir participé à la préparation d’un attentat à l’encontre de personnalités politiques et de groupes ethniques et religieux. Partant du constat que de nombreuses enquêtes ont tenté d’expliquer le processus de radicalisation djihadiste, l’auteur de Suprémaciste propose quant à lui de rendre compte des dynamiques d’engagement au sein de l’ultradroite française, bien moins étudiées en sciences sociales.

Apolline Regeard
Professeure de SES

Dans cette enquête, Elyamine Settoul adopte une perspective à la fois micro, méso et macrosociologique. Si l’enjeu de l’ouvrage est de retracer la trajectoire sociobiographique de Kylian, depuis l’enfance jusqu’à sa condamnation, il s’agit de rendre compte de cette dynamique en ré-encastrant les événements et expériences de son parcours de vie dans les multiples contextes (du plus localisé au plus général) qui les ont produits et leur ont donné forme. Sur le plan méthodologique, l’enquête repose principalement sur des entretiens au parloir avec Kylian, mais également sur des entretiens avec d’autres membres de l’Organisation des Armées Sociales (OAS) et des proches de Kylian, ainsi que sur des informations judiciaires ; la diversité des matériaux permettant à l’auteur d’enrichir l’analyse du processus d’engagement radical.
Dans le premier chapitre, le politiste propose d’envisager le passage à l’acte d’un point de vue microsociologique : il repère le « terreau du terro » (Settoul, 2025, p. 31) dans le parcours biographique de Kylian. D’une part, ses parents étaient précocement acquis aux idées du Front National (FN), ce qui a d’ailleurs guidé leurs choix résidentiels (à Vitrolles puis à Marignane) ; d’autre part, l’auteur souligne le rôle des sentiments et des réseaux virtuels dans la radicalisation de Kylian. Harcelé au collège, celui-ci développe une haine de soi et un besoin de reconnaissance, qu’il trouve dans les réseaux virtuels où il est valorisé par les membres de groupuscules d’ultradroite à travers la France, jusqu’à créer son propre collectif dans les Bouches du Rhône. Les réseaux virtuels jouent un rôle important dans la trajectoire de Kylian, par l’enfermement algorithmiques qu’ils génèrent et la multiplication des contacts, en ligne et hors ligne qu’ils lui offrent. Les différents vecteurs de socialisation (famille, lieu de résidence, réseaux numériques) participent ainsi de manière cumulative à sa radicalisation.
Le deuxième chapitre s’intéresse aux caractéristiques et motivations des membres du groupe OAS créé par Kylian. En repérant les caractéristiques communes à ses membres, l’auteur souligne le rôle des affects dans leur radicalisation. L’analyse de leurs trajectoires biographiques fait apparaître leur confrontation récurrente à un phénomène de déclassement scolaire, familial, professionnel et symbolique. Ce parcours d’« échec » et d’exclusion alimente leur radicalisation : leur engagement dans l’OAS « leur permet de réaffirmer une identité forte et valorisée » (Settoul, 2025, p. 119). De manière analogue à ce qui s’observe chez de nombreux djihadistes, l’auteur fait valoir que les membres de l’OAS partagent un même imaginaire guerrier et héroïque : la pureté du combat (avec de nombreuses références à l’OAS historique) et une manière de le concevoir comme une entreprise sacrificielle.
Élargissant la focale dans le troisième chapitre, Settoul replace ces trajectoires d’engagement dans un contexte politique globalement de plus en plus favorable à ces idées d’extrême droite. En France, les attentats de 2015 ont ravivé un imaginaire d’affrontement culturel dont la crédibilité peut sembler renforcée par la théorie du « grand remplacement ». Cette théorie connaît après 2015 une visibilisation croissante, au côté de l’idée de « rémigration », et sert de justification à de nombreuses actions violentes à travers le monde. Le chercheur souligne à ce propos le rôle surgénérateur des médias : les évolutions récentes du champ médiatique auraient en effet « construit des conditions propices à la diffusion, la légitimation et la normalisation de certaines idées xénophobes » (Settoul, 2025, p. 150), contribuant à la radicalisation des militants d’ultradroite. Parmi ces évolutions, le chercheur évoque notamment le phénomène de concentration médiatique, illustrée notamment par les rachats de médias de l’industriel Vincent Bolloré (Europe 1, CNews, Le journal du dimanche) dont la ligne éditoriale s’est centrée sur la promotion d’une « vision alarmiste selon laquelle la nation serait fragilisée et attaquée par des ennemis venus de l’extérieur » (Settoul, 2025, p. 150-151).
En somme, l’ouvrage d’Elyamine Settoul souligne de manière inquiétante la banalité de ces parcours de radicalisation. L’analyse de la trajectoire d’un jeune homme « ordinaire » nous donne à voir comment les affects et émotions, travaillés par un environnement socio-familial, scolaire et médiatique et renforcés par l’enfermement algorithmique que produisent les réseaux sociaux, peuvent conduire un individu à un engagement d’ultra-droite violent. Tout au long de l’ouvrage, l’auteur met en évidence les multiples parallèles dans les manières de penser et les moyens d’action des djihadistes et des membres de l’ultradroite. Ainsi, de fortes similarités s’observent dans le recours aux affects, le besoin de revalorisation, l’héroïsation du sacrifice et le rôle de défenseur d’une communauté perçue comme menacée. Cette proximité s’observe également dans les moyens de recrutement et d’actions, souvent nourries pour les membres de la nouvelle OAS par les vidéos d’Al-Qaeda. Elyamine Settoul fournit cet éclairage en mêlant les niveaux d’analyse micro, méso et macrosociologique, rompant ainsi avec une opposition longtemps marquée en sociologie entre le holisme durkheimien et l’individualisme wéberien. Il rappelle ainsi la palette des grilles d’analyse à la disposition des sociologues et offre une manière originale de les articuler.
Cet objet d’étude fournit un exemple intéressant qui peut être potentiellement abordé dans le cadre de plusieurs chapitres de sciences économiques et sociales (SES) avec les élèves de première et terminale sur des thématiques aussi diverses que la socialisation, la déviance, le lien social, ou encore l’engagement politique ; de même qu’en enseignement moral et civique (EMC) sur les questions d’État de droit et de démocratie. Cet ouvrage peut également permettre d’aborder les restructurations contemporaines du paysage politique – et notamment les derniers résultats des élections municipales – en replaçant les trajectoires individuelles étudiées dans un contexte plus large marqué par la banalisation des idéologies d’extrême droite.

Bibliographie

Camus R., 2011, Le Grand Remplacement, Neuilly-sur-Seine, éd. David Reinharc.

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